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Jeunesse Communiste Paris 15

Avec l'historien américain Roger Keeran : qu'est-ce que la vie quotidienne dans une société non-capitaliste, ici l'URSS ?

1 Novembre 2014 , Rédigé par JC Paris XV Publié dans #Histoire

1457623_10204781026342881_1938914232085135538_n.jpgAvec l'historien américain Roger Keeran : qu'est-ce que la vie quotidienne dans une société non-capitaliste, ici l'URSS ?

 

Article pour http://jeunescommunistes-paris15.over-blog.com

 

Ce jeudi était organisée la première soirée-cinéma de la JC Paris 15 ème depuis septembre. « Vivre à Rostov », un documentaire réalisé par le PCF dans les années 1970. Sans caricature, ni manichéisme, un remarquable document sur les conditions de vie des soviétiques. La JC 15 a eu la surprise et l'honneur d'accueillir l'historien Roger Keeran pour le décortiquer.

 

Passer un documentaire sur l'URSS datant de l'ère Brejnev, ici en France, en 2014, nostalgie, folklore ? Pas du tout ! Dans cette société capitaliste, ici à Paris on vit les loyers exorbitants, les crédits qui nous écrasent, l'éducation sacrifiée, les droits de la femme bafoués, les licenciements.

 

Quelle ne fut pas la surprise de la vingtaine de jeunes présents – dont un tiers qui venaient pour la première fois – de constater que toutes ces questions ne se posaient pas en URSS, que les Soviétiques, non sans contradictions, accès à une autre liberté que celle nous connaissons ici.

 

« Vivre à Rostov » en 1974 ? C'est vivre dans une ville industrielle de 800 000 habitants, structurée autour de l'usine de machines-outils Rostselmash qui emploie 22 000 ouvriers (aujourd'hui à peine la moitié!).

 

Une ville soviétique comme une autre, dans ce qui était en 1974 la deuxième puissance économique du monde, avec un PIB de 1 500 milliard de $, supérieur alors au Japon, à la France, au Royaume-Uni, soit 10 % du PIB mondial, la moitié du PIB des Etats-unis.

 

Que signifiait vivre dans une société non-capitaliste, en URSS ?

 

vlcsnap-2014-11-01-16h05m05s48.png1 – C'était la démocratie à l'usine, les ouvriers décidaient de l'organisation du travail

 

cela va à l'encontre de l'idéologie dominante mais effectivement, les ouvriers en URSS travaillaient à leur rythme mais consciencieusement. Rien ne leur ait été imposé au niveau des cadences, sans accord préalable des ouvriers, sans débat, sans aide mécanisée. Comme nombre d'entre eux l'évoquent, ils sortent de la journée « peu ou pas fatigué ». Une hérésie au moment du taylorisme-fordisme triomphant en France, critiqué en mai 68 !

 

2 – C'était la retraite à 60 ans, le repos le dimanche :

 

Deux conquêtes historiques qu'on est en train de briser en France. Les travailleurs prenaient leur retraite à 60 ans pour les hommes, 55 ans pour les femmes, voire avant pour les métiers pénibles. La semaine de travail de 41 h (on était au 40 h en France en 1974) était aussi la règle, permettant de garantir le repos le dimanche ainsi que la fameuse journée de 8 h, revendication historique du mouvement ouvrier.

 

3 – C'était la culture pour tous, la démocratisation du savoir :

 

Quelle ne fut pas notre surprise de constater que les ouvriers à l'usine lisaient, lisaient beaucoup : des vers de Heinrich Heine, les romans de Balzac, les vers et la prose de Victor Hugo. Combien d'ouvriers français lisent des œuvres de ce niveau littéraire, aujourd'hui en France ?

 

Les bibliothèques, centres culturels, centres d'étude étaient présents dans chaque quartier, chaque usine. Le dimanche, ils étaient remplis de travailleurs en repos comme de jeunes enfants, assoiffés de lecture plus que de télévision.

 

4 – C'étaient des loyers modiques, qui n'empêchaient pas de vivre :

 

Le logement n'était plus un problème en URSS en 1974. Comme en France dans les années 50, 60, c'était une question urgente, il y fut décidé de construire de grands ensembles, des immeubles collectifs qui répondirent, tant bien que mal, à cette urgence.

 

Résultat : la moyenne du poids du loyer dans le salaire d'un travailleur en URSS s'élevait à 5 %. A Paris, actuellement pour nous, c'est entre 20 et 50 % en général !

 

5 – C'étaient des crédits à taux 0 :

 

Dans les années 1970, les Soviétiques eurent accès largement à leur matériel ménager, leur télé couleur, leur voiture, leurs maisons de campagne. La différence avec ici, c'est le crédit. Pas de banques rapaces, un Etat garant, donc des crédits à … taux 0, un échelonnement des paiements.

 

6 – C'était l'étude à disposition de tous, la priorité à l'éducation :

 

Ce n'est pas seulement une éducation de grande qualité, de la maternelle au supérieur, qui a produit d'illustres scientifiques. C'est une éducation populaire, réfléchissant au bien-être collectif.

 

A titre d'exemple, le lien petite enfance/maternelle assuré dans les mêmes structures (des « combinats éducatifs »), sans ces ruptures de cadre dont on sait aujourd'hui (c'est une réflexion très récente en France!) qu'elle peut être tramautisante pour l'enfant.

 

Autre exemple, les cours du soir aménagés pour les ouvriers qui désirent s'instruire, obtenir une formation qualifiante. Ils étaient généralisés dans chaque usine, avec une qualification à valeur nationale. Quel étonnement pour nous ici, quand on détruit notre formation professionnelle !

 

vlcsnap-2014-11-01-16h06m24s128.png7 – C'était l'égalité réelle homme-femme, l'action des femmes dans la société défendue :

 

Aujourd'hui encore, l'égalité homme-femme est un combat en France. En URSS, l'égalité homme-femme était une réalité d'abord dans le salaire. Et dans les droits concrets, on oublie souvent que l'URSS est le premier pays à avoir accordé le droit à l'avortement !

 

Cette égalité-réelle, elle se vivait pas seulement dans les textes de loi, mais dans la réalité. Les hommes aidaient concrètement les femmes dans leurs taches domestiques, tout comme les femmes participaient également au processus de production.

 

8 – C'était les soins pour la petite-enfance, la possibilité d'être mère et femme active :

 

Pour que la femme soit active, il faut qu'elle est du temps et de l'énergie à consacrer à l'action. L'Etat soviétique le garantissait notamment pour les jeunes femmes, qui obtenait un congé maternité à l'époque supérieur à celui en vigueur en France, ainsi qu'un accès à prix modique à des crèches ouvertes 24 h sur 24, 7 jours sur 7, sans liste d'attente.

 

Quel contraste encore avec la France, où les listes d'attente deviennent un problème urgent (surtout à Paris), où la privatisation devient de synonyme de frais indécents, où le congé maternité vient d'être remis en cause en tant que droit fondamental.

 

9 – C'était la satisfaction des biens matériels achevée :

 

Encore un coin dans l'idéologie dominante. On l'a dit, l'URSS était en 1974 la deuxième puissance économique du monde. Comme tout pays, il avait ses contradictions. Néanmoins, les intervenants vivent dans un confort matériel certain, au moins dans la satisfaction de tous les besoins de base : alimentation, habillement, appareils ménagers, logement.

 

Ils entament dès les années 1960 le grand tournant vers les aspirations culturelles centrées sur la culture, l'art, l'éducation, les loisirs au sens large.

 

A Rostov, les travailleurs avaient accès à des cours de danse classique, à des représentations de théâtre, à des clubs d'échecs, à des conférences scientifiques de niveau national voire international. Non seulement ils allaient les voir en masse, mais ils y participaient comme amateurs et passionnés.

 

10 – C'était un « miracle économique » après la destruction de 1945 :

 

On a parlé du miracle économique japonais, allemand, mais quid de celui soviétique ? Dans un pays détruit pour un tiers, qui avait perdu 25 millions d'êtres humains, on arrive en 15 ans à devenir la deuxième puissance du monde, à répondre à tous les besoins de leur population.

 

Dans le documentaire, le souvenir de la guerre reste traumatisant : les bâtiments rasés, les proches morts, la ville saccagée par la barbarie nazie. Le cri de « Plus jamais ça ! », « Non à la guerre » n'était pas un cri abstrait mais une réalité vécue dans la chair de chacun.

 

11 – Le chômage n'existait pas en URSS, l'absence de peur du lendemain :

 

On peut finir là-dessus, mais le chômage n'existait plus en URSS … depuis 1927. Chaque restructuration forçait l'Etat à reclasser les travailleurs, à leur trouver un emploi dans une autre entreprise, un autre secteur, lié à leur qualification, quitte à leur proposer une formation.

 

6a00d83451f8b469e2017d411ce96d970c.jpgLe débat alimenté par une jeune communiste russe, un jeune spécialiste du monde russe et notre ami l'historien américain Roger Keeran – auteur notamment du livre « Le socialisme trahi », expliquant les causes de l'effondrement du socialisme en 1991 – a été d'une grande richesse.

 

Roger Keeran a conquis tout le monde dès sa première phrase : « I am not here to teach but to learn » (Je ne suis pas ici pour professer, mais pour apprendre). Cette humilité est celle d'un chercheur honnête, d'un communiste authentique.

 

Des questions fort pertinentes ont émergé de nouvelles têtes, visiblement interpellées par le film.

 

Pourquoi les Soviétiques n'ont pas résisté en 1991, si ils étaient si bien ?

 

Peu de gens le savent mais en mars 1991 le peuple soviétique votait pour l'URSS à 65 % lors d'un référendum où les dirigeants du Parti communiste pensaient déjà à liquider le Parti et l'Etat. Six mois après, les Gorbatchev et Eltsine bafoueront la volonté populaire et dissoudront l'URSS !

 

Mais cela nous emmène à une réflexion critique. Le Parti, identifié à l'Etat, ne jouait pas efficacement son rôle d'organisateur des masses (y compris dans la résistance), d'alimentation du débat idéologique, d'anti-dote aux idéologies pro-capitalistes sous-jacentes.

 

Ce manque a été cruel en 1991. Face à des dirigeants censés être communistes qui avaient retourné leurs vestes, qui méprisaient la volonté populaire, les travailleurs soviétiques se sont retrouvés désarmés face à la contre-révolution.

 

Cela ne pose pas la question de la démocratie en URSS tout de même, il y a une sorte de passivité confortable, d'illusion de sécurité sans action, en URSS, non ?

 

Absolument, mais pas en termes de « démocratie bourgeoise ». Il y avait une carence démocratique dans l'organisation du parti et de l'Etat. On faisait une politique pour le peuple, mais sans le peuple.

 

Certes, l'éducation de masse, la culture pour tous, le droit de décider sur le lieu de travail, les lois sociales, ce sont des éléments démocratiques fondamentaux. Mais l'absence de débat démocratique dans le parti et l'Etat était patente. Elle encourageait la passivité, voire chez les dirigeants des formes de duplicité, de manipulation qu'on retrouvera chez un Gorbatchev.

 

Quelle comparaison peut-on faire avec la vie aux Etats-unis au même moment ?

 

Roger Keeran qui vient du berceau de l'industrie automobile américaine – Flint, Michigan connu aussi pour être le lieu d'origine de Michael Moore –, d'une famille ouvrière, nous raconte.

 

C'est simple, un ouvrier américain avait un confort matériel indéniable. Mais il ne lisait pas, n'allait pas au musée, au théâtre, au ballet. Son accès à la culture, à l'éducation était d'une pauvreté désolante, surtout dans les milieux ouvriers, chez les minorités.

 

Roger rappelait que l'UNESCO avait classé l'URSS numéro 1, et de très loin pour deux choses : (1) les Soviétiques étaient ceux qui lisaient le plus, et ils étaient abonnés en moyenne à 4 journaux ; (2) ils étaient ceux qui allaient le plus au musée, au théâtre, dans des lieux culturels.

 

Qu'a fait le pouvoir soviétique après 1917, pour produire une telle société ?

 

Vaste question. Il faut d'abord rappeler que Lénine – contrairement à tous les autres politiciens – a tenu ses promesses : la terre aux paysans, la paix pour les travailleurs. Ce malgré l'opposition de Trotsky ou Boukharine.

 

Ensuite, il a donné une priorité absolue à l'éducation, la culture pour tous. Dans une période où la Russie était exsangue économiquement, il a fait de la Russie tsariste avec ses 80 % d'analphabètes, un pays libéré de l'analphabétisme dès les années 1930.

 

Il a aussi répondu aux revendications de base des plus humbles : les ouvriers, les paysans, les femmes, les minorités nationales. Telle est la base sociale qui a permis à l'URSS de tenir pendant 70 ans, de ne tomber que par l'action de dirigeants qui avaient tourné casaque.

 

Que s'est-il passé après 1991 ? Que pensent les Russes de l'époque soviétique ?

 

Ce fut une catastrophe pour les Russes, Ukrainiens et autres. La production a chuté de 50 %, les prix ont bondi, étant multiplié parfois par 10 ou 100 (comme les tickets de transport!). On est passé d'une Russie avec 0 pauvre à une Russie comptant 70 millions de pauvres !

 

Les Russes ont découvert beaucoup de choses qu'ils ne connaissaient pas avant : l'insécurité, le chômage, l'absence de couverture médicale, les relations humaines marchandisées.

 

Entre 1991 et 2014, la Russie a perdu plusieurs millions d'habitants. Le taux de mortalité a grimpé, l'espérance de vie a chuté. Selon la revue médicale britannique Lancet, au moins 2 millions de Russes sont morts directement à cause de la privatisation du système de santé russe.

 

Sans surprise, les Russes sont aujourd'hui nostalgiques de l'ère soviétique. Les deux-tiers regrettent l'URSS et son modèle socialiste basé sur la propriété collective et la planification centrale. En 2014 comme en 1991, les dirigeants russes n'ont que faire de la volonté du peuple !

 

La vingtaine de jeunes présents ont été ravis par cette rencontre d'une qualité rare. Ils ont remercié notre ami Roger pour son analyse juste, son humilité et sa disponibilité. On s'est promis de mener la lutte ici et maintenant, pour une société non-capitaliste, différente mais pas opposée à celle qu'on a connu en URSS !

 

Pour voir le documentaire 'Vivre à Rostov' : http://www.cinearchives.org/Films-447-302-0-0.html

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Michel Lamer 01/11/2014 17:21

Cette nostalgie béate et sans nuance n'aide pas les communistes français d'aujourd'hui à assumer le passé du mouvement communiste international.